Extrait

Prologue

Théodore Mercier avait traversé les montagnes du Haut-Atlas et les déserts de pierre pour s’enfoncer plus au sud dans la vallée du Drâa, au cœur de la palmeraie.

Son chauffeur le conduisait à travers un paysage à couper le souffle. Des jardins paradisiaques s’épanouissaient sous les feuillages denses des palmiers dattiers. Un vaste réseau d’irrigation serpentait le long des murs en pisé. Les chemins de terre battue convergeaient vers les kasbahs ocre.

Mais le vieux professeur n’était pas venu pour faire du tourisme. Il savait qu’il était en train d’effectuer son ultime voyage, celui de la dernière chance, lui qui avait passé sa vie à parcourir le monde.

A 88 ans, Mercier ressentait une profonde fatigue. Ses gestes se faisaient plus lents, ses arythmies cardiaques se multipliaient et ses jambes avaient de plus en plus de mal à le porter. Mais le vieillard s’était obligé à revenir explorer les zaouïas de la vallée du Drâa, ces édifices fondés par des confréries soufies il y a bien longtemps.

Héritières de l’islam des Lumières, autrefois reliées au Moyen-Orient par les routes caravanières du Sahara, les zaouïas abritaient des bibliothèques fourmillant de précieux manuscrits de droit, de théologie, d’histoire et de mathématiques. Certains, vieux de plus de sept cents ans, étaient remarquablement enluminés. Mais au fil du temps, beaucoup avaient été perdus ou volés ; d’autres avaient été récupérés par les familles alentour, comme à Tombouctou ou à Chinguetti.

Évidemment, cette exploration revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin… en sachant que cette aiguille n’existait peut-être même pas. Mais rien ne pouvait arrêter la sourde détermination de Théodore Mercier.

Le lendemain de son arrivée, le professeur se focalisa sur les trésors de la bibliothèque Naciria, fondée par un illustre savant qui avait ramené quantité d’ouvrages de ses expéditions, en version originale ou copiés par ses disciples. Comme d’habitude, il se concentra sur les livres de jurisprudence et les recueils de droit islamique.

Cette matinée était baignée d’une chaude lumière. Mercier s’était installé sous l’auvent, dans la cour de l’établissement. Derrière l’enceinte, le blatèrement des dromadaires trahissait l’arrivée des premiers chameliers.

Mercier pensa à une personne qu’il n’avait pas vue depuis bien longtemps. Il faut le dire, c’était un peu pour elle qu’il était là aujourd’hui.

Il parcourut un premier manuscrit, s’arrêta sur un début de paragraphe, plongea sa pipe dans sa blague à tabac et la bourra.

Son guide s’approcha, chargé d’une nouvelle pile de documents.

—  Ceux-ci viennent d’Amzrou, ils sont la propriété de la famille qui jouxte l’ancienne synagogue. J’ai promis de leur rendre avant ce soir.

—   Merci, brave homme, posez-les là. Auriez-vous du feu ?

Le guide lui tendit un briquet. Mercier alluma sa pipe, se gratta la barbe et réajusta machinalement ses lunettes. Une épaisse fumée bleue s’éleva, vite emportée par la brise.

Le professeur laissa échapper un long soupir et se pencha sur le lot. Il détacha la lanière de cuir, saisit le premier feuillet et commença le déchiffrage. Hélas, des taches rendaient certains passages illisibles.

Rien d’intéressant. Il jeta un regard au loin et saisit un nouveau document. Pas mieux.

Le feuillet suivant attira un peu plus son attention. Il l’approcha de son visage et cligna des yeux. Le ton et la formulation semblaient correspondre.

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Mercier progressait rapidement dans le décodage quand sa main se mit à trembler. Il lut et relut les quelques lignes.

Il finit par se rendre à l’évidence : ce qu’il cherchait depuis plus de trente ans était là, devant lui.

Son cœur faillit s’arrêter, cette fois pour de bon.